KUPKΛ ΛNKH BΛLTHΛZΛR

Chroniques de l'ile oubliée

Kupka Ankh Balthazar : Chroniques de l'ile oubliée

Bella Ciao

| 0 Commentaires

bellaciao14139

C’est l’histoire d’une mélodie globe-trotter, un petit air d’accordéon qui a quitté les bords du Danube il y a plus d’un siècle pour conquérir le vaste monde … La toute première trace enregistrée de la mélodie date de 1919, mais elle est certainement plus ancienne. C’est une galette de cire pressée à New-York qui porte le titre « Koilen ». Le morceau dure 3’30 et est interprété par Mishka Ziganoff, un accordéoniste émigré originaire d’Odessa et travaillant comme musicien klezmer.

Voici ce qu’un auditeur de l’époque pouvait écouter:
Mishka Ziganoff – Oi oi di Koilen (classic klezmer accordion)

Le titre est en fait une reprise d’une vieille chanson du folklore yiddish intitulé « Dus Zekele Koilen » (un petit sac de charbon) dont il existe parait-il au moins deux enregistrements. Comment une vieille rengaine venue du fin fond de l’Ukraine a-t-elle pu venir s’échouer dans les rizières d’Italie du nord ?

De tout temps la musique s’est moquée éperdument des frontières et cette ritournelle, bourlingueuse en herbe, n’avait pas finit de voyager. Mais que se passait-il donc au milieu des marécages du Pô, pour que notre mélodie y prenne racine et se fortifie au point de devenir plus tard un hymne international ?

image

La Mondina
 

C’est un film néoréaliste italien sorti en 1949, Riz amer, réalisé par Giuseppe De Santis qui fit découvrir les dures conditions de travail des mondines (au singulier, on dit mondina) et contribua à leur popularité. Le scénario conte l’histoire de Francesca (interprété par la sensuelle Silvana Mangano) et Walter (Vittorio Gassman), un couple de jeunes délinquants. Ils viennent de dérober un collier de valeur dans un hôtel. Poursuivis par la police, ils se cachent dans un convoi en partance pour les rizières de la plaine du Pô.

image

Sylvana Mangano dans « Riz Amer »
 

(Douze ans plus tard, en 1961, le film inaugurera le carré blanc à l’occasion de sa diffusion sur la seule chaîne française de télévision d’alors, les censeurs ayant rougi devant la beauté plantureuse de la comédienne italienne, aussitôt propulsée au rang de sex symbol).

Les vraies mondines, elles, continueront encore quelques temps à courber l’échine et à repiquer inlassablement les plants de riz dans la plaine du Pô, en entonnant leurs chansons d’amour ou de protestation…

Le nom de mondina vient du mot italien « monda » (le désherbage), particulièrement répandu en Italie du nord à cette époque, contrée traditionnellement pauvre, entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Il consistait à retirer les mauvaises herbes qui poussaient dans les rizières et gênaient la croissance des jeunes plants de riz. ce travail se déroulait durant la période d’inondation des champs, de la fin du mois d’avril au début du mois de juin.

Il s’agissait d’une tâche extrêmement fatigante, exécutée par des femmes des classes sociales les plus pauvres, venues d’Émilie-Romagne, de Vénétie et de Lombardie, louer leur force de travail dans les provinces de Vercelli, Novara et Pavie. Les femmes étaient dans l’eau jusqu’aux genoux, pieds nus et le dos plié durant des journées entières, sous le regard et les brimades des surveillants.. Pour se protéger des insectes et du soleil, elles portaient un foulard et un chapeau à large bord ainsi que des shorts ou de larges culottes pour ne pas mouiller leurs vêtements.

Dans les rizières, on alignait 200 femmes, qui devaient travailler parfaitement en rythme. Si l’une avançait trop vite, la suivante ne savait plus quel pied avait été fait. Les caporaux, qui supervisaient la cueillette, disposaient une ou deux femmes qui savaient chanter en bout de rangée afin de donner le rythme et éviter que les mondine ne bavardent. Mais le soir, après la journée de travail, les femmes continuaient à chanter. Des chansons qui n’avaient pas de rythme cette fois, parce que dans la tradition orale, il n’y a pas de rythme, c’est la cadence des mots qui scande la chanson.

Les Mondines

Les Mondines
 

Les conditions de travail étaient alors des plus mauvaises, les horaires importants et les rémunérations des femmes nettement inférieures à celles des hommes. Le mécontentement augmenta pour aboutir, dans les premières années du XXe siècle, à des mouvements de révolte et des émeutes. Les luttes entre les padroni étaient contrées par la présence des clandestines, saisonnières toujours plus pauvres et prêtes à l’ensemble des compromis pour obtenir du travail. Elles étaient qualifiées de crumire (briseuses de grève) par leurs consÅ“urs.

La principale revendication, reflétée par la chanson « Se otto ore son troppo poche« , visant à limiter à huit heures la journée de travail finit par être satisfaite entre 1906 et 1909, lorsque l’ensemble des communes du vercellese prirent en compte ces exigences. Il y eut d’autres chants de travail ou de lutte parmi les mondine, comme « Combattete lavoratori » ou « Son la mondina« , mais c’est « Bella ciao » plus entrainante qui devint emblématique de leur condition et de leur lutte.

La chanson décline en quelques strophes la dureté des conditions de travail et se termine sur une note d’espoir qui peut être aussi entendue comme un appel à la révolte : Mais il viendra un jour où toutes autant que nous sommes/Nous travaillerons en liberté.

Ma verrà un giorno che tutte quante
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Ma verrà un giorno che tutte quante
Lavoreremo in libertà.

Mais l’histoire de cette mélodie, apparemment propice à porter la révolte des opprimés ne s’arrête pas là.

partition-bella-ciao-1

En 1943, durant la deuxième guerre mondiale, au début du mois de septembre, le gouvernement italien, alors allié de l’ Allemagne nazie depuis 1940, décide de signer un armistice avec les Anglais et les Américains. Cet évènement marque le début d’une période extrêmement chaotique: une grande partie des troupes italiennes qui ne reçoivent plus aucun ordre, se dispersent, et ce d’autant plus naturellement que la plupart des Italiens ne se reconnaissent pas dans le mouvement fasciste. Cependant, certaines unités entrent en résistance contre l’armée allemande dont les troupes sont présentes sur la péninsule et dans le bassin méditerranéen.

La répression nazie est sans pitié: l’Italie est dès lors considérée comme un pays occupé et des milliers de résistants et d’otages sont passés par les armes. La Résistance italienne, qui s’organise, prendra alors une part importante dans la libération du pays.Très populaire, la chanson Bella ciao habillé de nouvelles paroles devient alors le symbole du combat des partisans italiens contre le fascisme et l’occupation nazie, qui aboutira à la fondation de la république italienne en 1946.

La version des partisans adaptée de l’air des Mondines décrit l’agonie d’un partisan mortellement blessé. Les dernières strophes racontant qu’il sera enterré sous l’ombre d’une belle fleur symbole de la liberté.

È questo il fiore del partigiano
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
È questo il fiore del partigiano
Morto per la libertà.

Comme le prouve les liens suivants, la fortune de cette chanson décidément très cosmopolite ne s’arrêtera pas là : Grup Yorum (Turquie), Milva (Italie), Yves Montand (France), Emir Kusturika (Serbie/Balkans), Lidija Percan (Iran), Ferhat Mehenni (Kabylie), Modena City Ramblers (Italie), Les ChÅ“urs de l’Armée Rouge (Russie), Collectif (Finlande), Gómez Naharro (Espagne), Banda Bassotti (Mexique), Talco (Italie), Dobermann (Japon), Hannes Wader (Allemagne), La Fiesta Band (Thailande), Chumbawamba (Angleterre), Mercedes Sosa (Argentine), Geza Hosszu Legocky (Hongrie), Quilapayun (Chili), Mademoiselle (Chine).

Laisser un commentaire

Champs Requis *.


Je ne suis pas un robot! * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.