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Chroniques de l'ile oubliée

Kupka Ankh Balthazar : Chroniques de l'ile oubliée

St. James Infirmary

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C’est le rĂŞve secret de toute mĂ©lodie. Franchir la porte Ă©troite qui mène au cercle très fermĂ© des standards inaltĂ©rables. Si la recette existe, elle n’a jamais Ă©tĂ© divulguĂ©, et Ă  considĂ©rer le trajet très tortueux empruntĂ©es par certaines, les ingrĂ©dients nĂ©cessaires Ă  cette rĂ©ussite sont parfois improbables, voire quasiment inimaginables.

Avant de devenir un tube d’exception transcendant les Ă©poques et les styles, « St James Hospital » a dĂ©butĂ© sa carrière sous un nom encore plus explicite : « The Infortunate Rake ». La mĂ©lodie n’est pas encore celle que l’on connait mais la thĂ©matique est dĂ©jĂ  bien prĂ©sente. L’HĂ´pital londonien Saint-James est dĂ©jĂ  citĂ©. C’est un lieu spĂ©cialisĂ© dans le traitement des lĂ©preux (I might have got pills and salts of white mercury), et le jeune homme, s’y retrouvant très mal en point, contaminĂ© par une « belle jeune fille » (It’s all on account of some handsome young woman : « Tout est de sa faute ») y dĂ©crit par le menu le dĂ©roulement de son enterrement…

Personne n’aurait certainement pariĂ© un kopeck sur cette chanson dont l’histoire se dĂ©roule presque exclusivement dans l’enceinte d’une lĂ©proserie. L’ambiance est dĂ©liquescente au possible, on n’Ă©chappera pas Ă  une allusion d’un rĂ©alisme noir (And each of them carry a bunch of green laurel / So they don’t smell me as they bear me along) qui disparaitra ensuite, et mĂŞme si les dernières strophes font Ă©tat du chant dĂ©licieux de six jeunes filles accompagnĂ© de fifres et de tambourins pour le trajet vers la dernière demeure, le ton n’est pas vraiment Ă  la plaisanterie.

Get six young soldiers to carry my coffin
Six young girls to sing me a song

Don’t muffle your drums and play your fifes merrily,
Play a quick march as you carry me along

Ce titre, dont la trace apparait pour la première fois à Dublin en 1790, trouvera pourtant sa place parmi les classiques de la musique folk américaine.

Sans doute, le chemin qui va assoir dĂ©finitivement la romance macabre dans l’inconscient collectif est-il dĂ©jĂ  bien entamĂ©. Mais avant de gagner enfin le rang oĂą elle pourra renaitre Ă©ternellement par la voix et sous les doigts des plus grands musiciens, Ă  grand renfort d’improvisations Ă©poustouflantes et de de reprises admiratives, la chanson va encore devoir subir plusieurs petites adaptations.

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La mĂ©lodie justement en est assez passe-partout, qu’Ă  cela ne tienne, un autre blues possède lui une atmosphère dĂ©primante qui collerait très bien avec ce qui se passe lĂ -bas. Il s’agit de « Those Gambler’s Blues », l’histoire particulièrement triste d’un type dont la femme vient de mourir, dans un hĂ´pital Ă©galement, interprĂ©tĂ© ici par Jimmie Rodgers, et dont voici les dernières paroles:

She’s gone, she’s gone, God bless her
she’s mine wherever she may be,
She has ramble this wide world over
But she never found a pal like me

Non seulement la concomitance de lieu et d’ambiance a permis de trouver l’Ă©crin mĂ©lodique idĂ©al, mais aussi du mĂŞme coup la petite phrase rĂ©currente partiellement modifiĂ©e qui viendra apporter une touche inimitable au futur rĂ©cit: « Elle a parcouru le monde de long en large, elle n’a jamais croisĂ© un gars comme moi« .

Frankie Laine - Saint James Infirmary

Parler conjointement d’amour et de mort est en soi assez banal, sauf que cette chanson, en remodelant les deux textes originels en un seul, en parlera d’une façon très surprenante, superposant l’image du cadavre de la bien aimĂ©e Ă  celle des funĂ©railles de celui qui la contemple.

Mais qui se chargera de cette dĂ©licate alchimie ? certainement pas un certain Jo Primrose dont le nom apparait sur un copyright de 1928. L’homme n’a vraisemblablement jamais existĂ© et cette identitĂ© factice ne faisait que servir de pseudonyme Ă  Irving Mills, un Ă©diteur de l’Ă©poque spĂ©cialiste des copyrights usurpĂ©s. Il y a fort Ă  parier que la transmutation s’est faite progressivement, de reprise en reprise, jusqu’Ă  trouver un jour sa forme dĂ©finitive, dans l’anonymat le plus absolu, ce qui ne l’a pas empĂŞchĂ©e de s’imposer, suivant en cela l’adage fameux affirmant que ce qui n’appartient Ă  personne appartient Ă  tout le monde.

De ce fameux blues, on retrouvera cependant les douze vers suivants, à peine modifiés pour ouvrir ce qui deviendra la version définitive:

I passed by the big infirmary
I heard my sweetheart moan
Cos it hurt me so to see my gal
Lying there so cold so white

I goes on out to see the doctor
“Your gal is low,” he said
I went back to see my baby
Good God, she was lying there dead

It was down in Big Kid’s barroom
On a corner beyond the square
Everybody drinking liquor;
The regular crowd was there

C’est d’ailleurs marquĂ© d’un implacable « traditionnel » que sort le premier enregistrement officiel du titre, interprĂ©tĂ© par Fess Williams et son orchestre en 1927 sous le titre encore provisoire « Gambler’s Blues ». Louis Armstrong le reprends dans la foulĂ©e l’annĂ©e suivante, avant Cab Calloway qui la chantera le temps d’un Ă©pisode de Betty Boop, cette dernière incarnant fantasmatiquement la belle trĂ©passĂ©e poursuivi par un Koko le clown Ă©plorĂ©.

Van Morrison - Saint James Infirmary

Nombreux seront-ils ensuite Ă  faire une halte Ă  l’hopital Saint-James, d’Eric Burdon au White Stripes, en passant par Janis Joplin, Jim Morrison qui se plaisait parfois Ă  la caser au milieu de Light My Fire, Joe Cocker, Tom Jones, Snooks Eaglin, The triffids, Van Morrison ou Bob Dylan. Chacun se pâmant comme il se doit devant le corps sans vie de la dulcinĂ©e, y apportant son grain de sel particulier sous forme de commentaires goguenards comme ce couplet ajoutĂ© par Jack White sur leur premier album:

Take apart your bones and put ’em back together,
Tell your mama that you’re somebody new.
Feel the breeze blowin’,come on, look out, here it comes,
Now I can say whatever I feel like to you.

Car le bougre, tout dĂ©sespĂ©rĂ© qu’il soit, retrouve soudain tout son entrain lorsqu’il imagine ses propres funĂ©railles (Ă  cet instant de la chanson, Louis Armstrong ricane fièrement: 2:40). Rien ne sera trop beau pour cĂ©lĂ©brer ce moment qui les rĂ©unira de nouveau, et les diffĂ©rentes versions rivalisent d’imagination pour dĂ©crire le faste du convoi funĂ©raire, le seul dĂ©tail immuable restant la pièce de vingt dollars passĂ©e dans la chaine de montre.

Oh, when I die, please bury me
In my ten dollar Stetson hat;
Put a twenty-dollar gold piece on my watch chain
So my friends’ll know I died standin’ pat.

Tableau Ă  la fois macabre et festif, sorte de cauchemar Ă©veillĂ© surrĂ©aliste digne d’un Tim Burton, on comprend que cette histoire invraisemblable colle Ă  la peau du rock depuis dĂ©jĂ  huit dĂ©cennies, hantant sans relâche ses nuits les plus noires, au point de ressurgir subrepticement, que ce soit dans la bande sonore d’« In the Mood for Love » dĂ©licatement orchestrĂ© par Michael Galasso, ou sous forme d’allusion discrète dans les dernières paroles du « Pretty Mary K » d’Elliott Smith:

I found faith in the infirmary
I walk round the docks and talk to St. James
Though I’m already done
And ask everyone, ’Have you seen her ?’
Pretty Mary K.

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