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Chroniques de l'ile oubliée

Kupka Ankh Balthazar : Chroniques de l'ile oubliée

Melpomène (IX)

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…Luttant contre une souffrance visiblement intolĂ©rable, l’homme incomplet quitta la chambre en exhalant d’Ă©pouvantables mugissements et, trĂ©buchant contre le chambranle en sortant, comme une personne en proie Ă  l’ivresse, il se retint de ses mains tremblantes aux aspĂ©ritĂ©s de la muraille. Le chuintement fantomatique de ses pas hĂ©sitants dĂ©crut peu Ă  peu. L’Ă©cho de ses lamentations se perdit sous les voutes…

Le plan du château s’inscrivait dans une structure en forme de H. A chaque extrĂ©mitĂ©, une tourelle couronnait l’Ă©difice. La chambre de Melpomène se trouvait dans la tour sud-ouest. Au sortir de la pièce, un long corridor permettait de rejoindre la tour Nord-Ouest. C’est dans cette direction que l’homme partit. L’extrĂ©mitĂ© du couloir ouvrait sur un passage suspendu battu par le vent. C’Ă©tait une Ă©troite arche de pierres et de mĂ©tal, qui reliait entre elles les deux tours de la face Nord du château, les plus Ă©loignĂ©es l’une de l’autre. Quoique son utilitĂ© potentielle soit justifiĂ©e, elle n’Ă©tait pratiquement jamais utilisĂ©e. Les deux ailes Nord, plus froides et moins exposĂ©es Ă©taient inhabitĂ©es. Le lichen avait colonisĂ© les parapets usĂ©s. Lorsqu’on Ă©tait au centre, la passerelle de mĂ©tal qui reliait les deux arcs oscillait sous vos pieds comme une barque sur les flots. Ses souliers foulaient de nouveau  les lieux oĂą, il y a plus de trente ans, tout avait commencĂ©. Maitrisant les derniers gĂ©missements qui s’Ă©chappait encore de ses lèvres fĂ©briles, l’homme releva la tĂŞte.

Il n’avait pas de visage, mĂŞme sous la lumière.

Nul ne sait ce que reprĂ©sente une mĂ©moire fragmentĂ©e avant d’en avoir fait l’expĂ©rience intime. On bute sur chaque souvenir comme heurtant pieds nus une pierre coupante et froide. Les bribes du passĂ© flottent Ă  la surface de la conscience comme les restes d’un naufrage après une tempĂŞte. Il rencontrait des lacunes Ă©normes dans ses souvenirs. Il comprenait vaguement que le transfert avait Ă©chouĂ©. Il avait rĂ©ussi Ă  revenir mais une partie des Ă©lĂ©ments le constituant s’Ă©taient sans doute perdus Ă  jamais. La douleur refluait. Retrouvant peu Ă  peu ses fonctions motrices, il savourait la sensation de maitriser de nouveau un corps quasi-matĂ©riel, ou plus exactement ce qu’il en restait. Ses pensĂ©es se clarifiaient Ă©galement, … ou semblaient proches d’y parvenir. Mais rien, dans la situation qui Ă©tait dĂ©sormais la sienne, ne lui semblait rationnel.

Au centre de la passerelle, un escalier de fer spiralĂ© Ă  la structure arachnĂ©enne, mangĂ© par la rouille, permettait de regagner le sol. Le jardin Ă  cette endroit Ă©tait Ă  l’abandon, une vraie forĂŞt vierge encombrĂ©e de lianes et de ronces. Il hĂ©sita un moment avant de s’aventurer le long des marches tellement dentelĂ©es par la corrosion Ă  certains endroits que l’on pouvait raisonnablement penser qu’elle seraient incapable de supporter un poids. Elle tinrent bon pourtant, mais ce fut le bras gourd et tĂ©tanisĂ© qu’il parvint au milieu de la vĂ©gĂ©tation tant il avait dĂ» se crisper sur la rampe durant la descente, presque certain qu’il n’en rĂ©chapperait pas.

Se dĂ©placer au milieu de cet enchevĂŞtrement inextricable relevait de la performance masochiste. Les Ă©pines et les aiguilles acĂ©rĂ©es lacĂ©raient ses bras nus, la cape s’accrochait partout et il fut obligĂ© de la rouler en boule contre lui. De plus une violente bourrasque charriant de noirs nuages s’Ă©tait levĂ©e alors qu’il Ă©mergeait Ă  l’extĂ©rieur et une pluie torrentielle inondait maintenant l’endroit. Des nuĂ©es d’insectes l’agressaient sans discontinuer. Il n’avait ni couteau, ni machette pour se frayer un passage et sa progression fut longue et fatigante. Plusieurs fois, il failli se coucher lĂ , au milieu des ronces, pour se laisser plonger dans un sommeil de plus en plus irrĂ©pressible. Il poursuivit nĂ©anmoins, impatient de quitter cet environnement hostile, impatient d’atteindre un refuge ou reprendre des forces en toutes sĂ©curitĂ©s. La cabane devait toujours exister, plus loin.

Il reconnu enfin la silhouette de l’arbre immense qui lui barrait le passage, après plus d’une demi-heure d’un cheminement laborieux dans ce fatras vĂ©gĂ©tal quasi-impĂ©nĂ©trable. La nuit tombait. La faim le tenaillait. Il avait froid. Il Ă©tait trempĂ©. Physiquement il Ă©tait Ă©puisĂ©. Il franchit les derniers mètres dans un Ă©tat proche de la transe, un sourire dĂ©ment traversait l’ombre sous le capuchon noir …
(suite)

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