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Chroniques de l'ile oubliée

Kupka Ankh Balthazar : Chroniques de l'ile oubliée

Melpomène (X)

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bad_kitty_by_sandymanase

Melpomène se ressaisit la première. Feldspath et Malachite s’entre-regardaient, interloquĂ©s. L’intrus, celui qu’ils avait poursuivi se trouvait sous leurs yeux. Alors ? ce cri ?

La luminositĂ© dĂ©crue soudainement, un voile sombre montait Ă  l’assaut du ciel avec rapiditĂ©. Le vent roulait les uns sur les autres d’Ă©normes nuages violacĂ©s. Quelques instants plus tard, une violente averse frappait les vitres avec intensitĂ©. Prise d’un funeste pressentiment, elle quitta les lieux en courant, les abandonnant tous les deux auprès du blessĂ©. Sa course sur les parquets de bois faisaient trembler les meubles. Elle heurta un secrĂ©taire sur son passage et un flacon d’encre rouge se brisa, Ă©claboussant ses pas. En traversant les salles subitement envahie par la pĂ©nombre, claquant les portes derrière elle, elle eu le temps de distinguer furtivement par les vitres ruisselantes de pluie le flottement inattendu de la grande cape au-dessus de la passerelle de mĂ©tal, comme un immense drapeau noir dressĂ© contre le ciel menaçant. L’instant d’après, l’Ă©toffe avait disparu. S’approchant des fenĂŞtres, intriguĂ©e, doutant une fois de plus de ce qu’elle avait aperçu, elle contempla l’arrière du château saturĂ© de verdure inhospitalière qui disparaissait sous les trombes d’eau furieuses. La première pluie de l’annĂ©e. Et il n’y en aurait sans doute pas d’autre avant des mois.

L’imposante bâtisse, encadrĂ©e de sas deux ailes perpendiculaires, prĂ©sentait deux faces opposĂ©es et complĂ©mentaires. L’une au sud, ordonnĂ©e et maitrisĂ©e, abritait les roseraies, le labyrinthe arborĂ©, le jardin de figuiers nains et toutes autres fantaisies nĂ© de son esprit qu’elle s’ingĂ©niait ensuite Ă  rĂ©aliser. De ce cotĂ© rĂ©gnait la paix et l’harmonie. Mais cette face ne pouvait exister sans la seconde, au Nord, sauvage et indomptĂ©e. De celle-ci naissait la fantaisie et le mystère qui alimentait la première. Nul ne s’y rendait jamais. On prĂ©tendait mĂŞme que d’obscurs esprits en dĂ©fendaient l’accès. Si des chimères peuplaient rĂ©ellement cet inquiĂ©tant chaos, nul ne les avaient jamais aperçu. Elle n’en avait aucune preuve mais dĂ©sormais l’intime certitude Ă©tait lĂ . Il y avait maintenant quelqu’un au cĹ“ur de cette vĂ©gĂ©tation laissĂ©e Ă  l’abandon, et cela avait un lien l’ombre qui avait traversĂ© le jardin quelques heures plus tĂ´t dans la matinĂ©e.

Il n’y aurait rien d’autres Ă  observer. Elle le devinait. Elle traina pourtant dans les Ă©tages, Ă©piant les ombres Ă©tranges qui s’agitaient sous la vĂ©gĂ©tation mystĂ©rieuse, ou rĂŞvant, le regard perdu au loin …

Plus loin, au dessus de la ligne des arbres, se dĂ©ployait sur l’ocĂ©an la myriade d’Ă®lots constituant l’archipel du rĂŞve. Ces ilots portaient des noms divers et variĂ©s, et leur position gĂ©ographique, changeante et incertaine, Ă©tait particulièrement difficile Ă  dĂ©terminer. Il arrivait que certains, dotĂ© d’une homonymie dĂ©concertante se situent pourtant en des lieux diffĂ©rents, tandis que d’autres, apparemment dissemblables partagent momentanĂ©ment les mĂŞmes coordonnĂ©es gĂ©ographiques. Elle en avait visitĂ© quelques-uns il y a longtemps. Ces dernières annĂ©es, elle ne quittait plus que rarement les environs immĂ©diats du château.

Elle revint finalement dans la bibliothèque alors que le soleil commençait Ă  dĂ©cliner sur l’horizon. Feldspath et son fils avait amĂ©nagĂ© une chambre de fortune dans l’un des angles de la pièce. allongĂ© sur le lit, l’homme semblait dormir paisiblement. LĂ  encore, il n’y aurait sans doute rien de nouveau avant le lendemain matin…

C’est en gravissant les marches de la tour pour regagner sa chambre qu’elle reconnu ces vers de Baudelaire, dĂ©clamĂ©s d’une voix douce et lĂ©gère mais parfaitement distincte et parfaitement inconnue: « … vent pour s’amuser, les hommes d’Ă©quipages Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers … » Elle se demandait encore qui ce pouvait ĂŞtre en atteignant le pas de sa porte. Une chandelle brĂ»lait sur la petite table placĂ©e près du lit. Et son chat Atticus, lui tournant le dos, assis bien droit en son centre fixait le rectangle Ă©toilĂ© de la fenĂŞtre. La voix se tue lorsqu’elle entra. Elle se pencha par l’ouverture, scrutant la nuit au-dehors, lorsque la voix reprit derrière elle : « … Aborde heureusement aux Ă©poques lointaines, Et fais rĂŞver un soir les cervelles humaines, Vaisseau favorisĂ© par un grand aquilon … »

Lorsqu’elle fit demi-tour, Atticus baissa la tĂŞte d’un air contrit. Elle tira une chaise basse face Ă  lui et le regardant droit dans les yeux : « Dis-donc toi ? … »
(suite)

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